Mercredi c'est Placid !

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Début 2007, un ami de Placid, Daniel Mallerin a écrit ce texte resté inédit et d'une actualité intacte : c'est un acte littéraire, un geste d'amitié et un exercice de regard qui méritent votre attention (hé oui : encore !). A tous ceux qui nous interrogent sur la "rencontre" entre Placid et "mercredi", il y a là plus que nous n'aurions su dire…

Merci Daniel - que nous ne connaissons pas, pas encore…

2006 2007

 

 

CORPS ET DECORS : LE PARIS DU DESSINATEUR PLACID

 

Méfiez-vous de la discrétion et de la modestie des dessinateurs, même si elle est feinte, pourrait-on dire aux spéléologues de librairie, méfiez-vous de la couverture de "2006" de Placid, ce "faux plat" avec son style atone, quasiment misérabiliste, qui se concrétise par le dessin, sans fioritures, d'un ordinaire pigeon - symbole d'un regard urbain qui enregistre sans voir.

Le faux plat masque une rareté éditoriale et artistique, et un exploit : le détournement d'un modèle très commun d'agenda, aussi austère qu'un bâtiment public de la quatrième république. Chaque page est remplie à ras bord ("à bords perdus", dans la langue de corps) par un dessin à la mine de plomb, fouillé jusqu'à l'extrême, représentant un moment de la journée de Placid.

Pas de préambule, mais un silence dessiné sur près de 400 pages, (365 jours + les pages "récapitulatif" + les pages de garde) emballant, dirait Cristo, la triste figure d'un outil de fonctionnaire, qui exsude l'ennui dans son tyrannique quadrillage.

L'exploit de Placid - clin d'œil à l'esprit stakhanoviste, en vogue depuis les années 70 chez les artistes shootés à la "graphic production" - tient d’abord à des qualités physiques exceptionnelles. Le dessinateur, selon cette chapelle, serait tenu, en effet, à un minimum d'un dessin par jour pour se considérer comme surmâle… Il suffit de décrypter n'importe quelle page pour s'en convaincre : dessiner comme un acrobate n'a rien à voir avec l'idée élégante, facile et paresseuse que l'on se fait habituellement de l'art du dessin.

Chez Placid, l'énigme se serre dans un corset artisanal. On imagine le nombre de nuits blanches passées à achever une œuvre obligatoirement et définitivement différente chaque jour. L'exploit de l'éditeur n'est pas négligeable non plus : imaginez le sprint entrepris dès le premier janvier 2007 au matin pour que "2006" soit distribué en librairie quelques jours plus tard (anachronique aiguille dans la botte d'Angoulême) !

Le pari technique a sa face culturelle – une rareté indispensable à souligner –, concrétisant un engagement musclé vis à vis d'un artiste. Voilà un éditeur, un vrai de vrai. Et merci Marjane Satrapi, même si tu n'y es pour rien. On pourrait s'arrêter là, laisser le silence au silence, puisque voilà un livre sans le moindre texte, sans mode d'emploi et sans la moindre intention métaphorique, mais ce serait faire fi d'un jeu d'interrogations, auquel pousse le pari stakhanoviste du dessinateur.

Le lecteur de "2006" pourra, à condition d'un effort également sportif, prendre l'exercice comme une bataille de la perception et du sens, rappelant de loin ces beaux albums où les enfants doivent débusquer des hôtes cachés dans les feuillages et les nuages. D'emblée la somme intrigue, déstabilise et résiste au zapping d'un album – chic, beau, élégant, flagorneur, consensuel – comme à toute catégorisation artistique. On penche plutôt pour une sorte de roman, ne serait-ce qu'à cause de l'objet – souple, épais, gris, blanc et sage. Mais un roman genre "nouveau roman" à cause de ses contraintes invariables et préétablies.

Mais un roman par défaut, puisqu'il s'agit d'une vraie fausse autobiographie déguisée sous la forme d'une chronique sur la rue parisienne. Puisque l'auteur qui y transpire, jour après jour, se manifeste spectaculairement par son absence. Puisqu'on ne peut rien, ou presque rien, déduire de la vie de Placid sur près de 400 pages de journal, le dessinateur étant l'antithèse de Nabe avec lequel il partage une semblable boulimie d'observation, même s'il s'emploie à ne jamais se distinguer du genre humain (parisien) observé. Il faut donc que le lecteur, zizaguant entre la préméditation et le hasard, invente lui-même le roman en menant son enquête sur l'auteur.

Quel est le sens du temps qui passe ? Quelle issue cherche le dessinateur au-delà d'un arrangement quotidien - éminemment romanesque - avec son état de servitude volontaire ? Comment Placid, jour après jour, s'acquitte de sa mission spartiate ? Sortant de son nid 100% parisien pour mener ses missions de pigeon voyageur et d'homme au foyer, ou de père de famille - faisant les courses, emmenant les enfants à l'école et pratiquant les pauses-bistrot -, Placid traverse le film de la fourmilière humaine pour épingler un fragment du flux en une frêle esquisse, parfois seulement mentale. Plus tard, il l'étire et l'étoffe, étouffant l'armature horaire de l'agenda, et remplit, et insuffle la vie à cette matière première. Celle-ci ne doit rien à un quelconque "événement", ou à une intention artistique préétablie, mais répond à une volonté d'entomologiste et de constructeur d'image – œil de scalpel et gymnastique cérébrale...

La capture est une bribe du remuement urbain soumise à un effet de loupe : un hasard objectif fixé dans une combinaison fugace corps – décors. C'est en se mouvant (en passant) que le dessinateur observe le mouvement parmi les éléments fixes de Paris- Monde – une floraison infinie de signes. Le mouvement s'incarne dans "les gens" que croise furtivement le dessinateur dans les lieux publics ordinaires – friction cérébrale obsessionnellement guettée, mâchonnée, triturée. Restituer le jaillissement des figures humaines dans un quadrillage urbain perpétuellement décadré, est un défi beaucoup plus étrange qu'il n'y paraît, tant dans les intentions que dans les conséquences. Car, n'habitant pas d'autre temps que celui du dessinateur (quelques secondes, quelques minutes), les innombrables figures qui remplissent les pages de 2006 sont à peine des "personnages" de narration, mais des corps - de jeunes, de vieux, d'hommes, de femmes, d'enfants, d'arabes, de noirs, de juifs, d'asiatiques, de touristes, de travailleurs, de commerçants, etc. –, des cascades de corps, un enchevêtrement sans fin d'accoutrements et de postures.

Dans le dessin de Placid, l'anecdote est évacuée au seul profit de l'observation maniaque de cette matière pulsative et plastique évoluant parmi les éléments fixes du décor. Elle est aussi scrupuleuse que celle employée à reproduire une bouche d'égout, un relief de trottoir, l'aspect d'un sol ou d'un mur, les ciselures d'une grille, la pâte des lettres utilisées dans telle enseigne publicitaire ou dans tel message républicain de bâtiment officiel, le chevauchement des formes du mobilier urbain, le design d'un tramway ou d'une bagnole, les fioritures décoratives des portes et fenêtres hausmaniennes, le fourmillement des objets dans un bistrot, la superposition de la signalétique et des messages publicitaires, etc !

La virtuosité crève la page portée par la fascination exercée par ces myriades d'objets orphelins du regard – des réalisations dont la finition d'ailleurs, s'avère, le plus souvent, aussi humble et digne de respect que celle du dessin d'observation. Mais la fascination jaillit aussi par contraste parce que la "physiologie parisienne" de Placid, aussi soucieuse soit-elle de restituer l'extraordinaire foisonnement de singularités humaines, déborde le compte-rendu de l'entomologiste, ouvrant l'énigme du roman – "human in progress" pourrait-on dire en détournant une formule fameuse de l'art conceptuel. Le roman du dessinateur écartelé dans le dilemme chair/choses. Car dès qu'il s'agit de corps, voilà que le crayon dérape dans une distorsion proche de la caricature.

Voilà que chaque figure réveille cette espèce d'étonnement des enfants qui perçoivent du premier coup le grotesque dans la normalité – la profonde bizarrerie des adultes sexués par tous les bouts. Voilà que les élégances féminines, les postures masculines et la grammaire archétypale des modes vestimentaires se conjuguent en une crudité presque pornographique – un accent d'étrangeté inépuisable se diluant dans une réalité que la banalité rend inaccessible. Voilà que le crayon fausse compagnie aux intentions respectables, et délire. "C'est inconscient, Monsieur Sarkozy, il en va ainsi de l'humain sous ma mine, regardez-moi bien : je ne toise personne, moi aussi je suis un cochon."

Voilà bien la curiosité de 2006 : l'inconscient du dessinateur, s'immisce dans les formes d'inconscient collectif affleurant dans le langage des corps en mouvement. Drôle de partition pour le roman que le lecteur-enquêteur devra s'efforcer de réaliser ! 2006 est un livre boursouflé de choses, de signes et de gesticulations humaines - le continuum des passants de la ville-monde que l'on enregistre sans voir. L'ensemble ne peut se pénétrer que pas à pas, à la machette-scalpel, et c'est éreintant.

Chaque page pèse par sa concrétion de solitude –"des gens", du dessinateur et du lecteur – et par l'encombrement de son échafaudage baroque. Mais c'est à force d'un entêtement mental semblable à celui exigé par un rébus, et guidé par un réapprentissage méticuleux et vif de la perception, qu'on trouvera, avec soulagement, parmi ces centaines de pages, quelques instants de répit, de détente, d'épure poétique : une femme endormie dans la pénombre, une fillette absorbée, une rue déserte, une dentelle de végétation, un ciel apaisé et ouvert, une pluie comme une chute de cheveux sur un trottoir, etc. On s'amusera également de trouver les 3 ou 4 autoportraits de l'artiste acculé à la vacuité.

Ces ponctuations, légères et discrètes, sont aussi relayées par quelques courtes vacances où le roman parisien se nourrit des lieux communs du citadin à la mer ou à la campagne. Mais la physionomie provinciale ne fait que renforcer le pouvoir tentaculaire de l'univers urbain.

C'est Goliath que défie le petit Placid, l'artiste, l'enfant qui met les doigts dans le nez, et Goliath, c'est Paris dans sa réalité objective et subliminale, sans intention de perspective, sans autre préalable de représentation qu'une plongée pas à pas dans les allées et venues d'une myriade de microcosmes. Paris sans références à son imaginaire, sans perche folklorique, sans recours à une identification complaisante, sans brushing, sans système esthétique, sans filet, mais observé dans la matière pulsative de son espace public, les découpes opérées par un regard transversal, et les aléas de l'après-coup dans l'espace d'une page d'agenda. Cet alliage des hasards objectifs de la rue et du dessin, aux antipodes de la photo, de la peinture, et du cinéma ou de la vidéo restitue à la réalité observée sa vivante et complexe vérité.

Ce réapprentissage de la perception est probablement impossible égaler avec d'autres moyens d'expression. Alors il faut pouvoir apprécier longuement, patiemment, minutieusement cette rareté plutôt piquante qu'un proverbe africain traduit de cette manière : "Les yeux d'un étranger sont grand ouverts, mais il ne voit que ce qu'il sait".

C'est, en effet, parce que le dessinateur est un vrai parisien qu'il a la capacité de mettre en exergue l'étrangeté au cœur d'une banalité si familière qu'elle parvient à ne plus être visible. Voilà bien la dernière raison d'apprécier l'œuvre singulière de Placid : sa représentation polymorphe et fragmentée de la "vie parisienne" offre une perspective ethnographique qui manquait à notre lucidité. Ses croquis, comme pris sur le vif, pourront être considérés – un jour futur - comme de très précieux témoignages, notamment grâce à leur très grande précision, sur la gestuelle, l'accoutrement et la théâtralité involontaire de l'homo parigot (dans les jours de 2006).

Pour l'heure la signification de l'étude reste largement insaisissable, mais on sera frappé par l'impression d'absurde juxtaposition des hommes, jetés à corps perdu dans les apparences - fascinants soliloques à la fois grotesques et émouvants. Au final, on peut deviner que le dessein du dessinateur, parmi ses semblables, est de trouver un palliatif (de surmâle) à cette irrésistible rêverie : livrer son corps à l'orgie amoureuse.

 

Daniel Mallerin